La France peut-elle éviter la dégradation de sa notation financière ? parue dans lesechos.fr du 21/9/2010
La mise en garde de Moody’s envers les Etats-Unis, la Grande Bretagne, l’Allemagne et la France ne doit pas être prise à la légère. Elle ne l’a d’ailleurs pas été par la France qui, sitôt la menace connue s’est empressée – via son Président convoquant d’urgence un conseil – de rassurer les agences de notation sur son sérieux à tenir ses engagements.
Certes et c’est Moody’s elle-même qui l’a précisé, il est peu probable qu’aucun des 4 grands pays perde sa couronne en triple A mais que pouvait-il être dit d’autre à ce stade, au risque d’emballer les marchés sous une tornade d’ampleur systémique.
Pour la France, plusieurs éléments peuvent toutefois, conduire sinon à une prochaine dégradation du moins à une mise sous surveillance.
La panne de croissance n’est pas à exclure. Les coups de clairon qui ont accompagné l’annonce d’une croissance de 0,6% au second trimestre témoignaient de la volonté de nos gouvernants de ne pas laisser s’accréditer l’idée d’une France dont l’économie stagne, d’une France moisie. Dans le même temps et sur la même période, l’économie allemande progressait de 2,2%. Les leviers de ces deux croissances sont, on le sait, différents : En France, la consommation ; en Allemagne les exportations. La croissance française nourrit largement la croissance allemande et non l’inverse. Dans une période où les salaires de la Fonction Publique vont faire du sur-place, où ceux du privé sont comprimés pour cause de compétitivité trop faible et de charges sociales trop élevées, où le chômage reste toujours aussi prégnant, le modèle économique français est porteur de fragilités. L’Allemagne assure son développement vers l’Europe mais aussi vers les pays émergents en fort développement dont les économies ont besoin de matériels et d’équipements. Le made in Germany y fait toujours recette. La panne de croissance – outre qu’elle réduirait drastiquement les rentrées fiscales via la TVA – aurait un effet mécanique de dégradation des ratios : déficit public/PIB et dette publique/PIB.
De moindres rentrées fiscales résulteraient donc d’une panne de croissance, mais elles pourraient aussi avoir d’autres causes. Ainsi, le coût de rabot sur les niches fiscales, chiffré à 10 milliards d’euros ne produira-t-il en réalité qu’un gain net supplémentaire d’impôts d’environ 7 milliards (3,2 milliards seront affectés à la Cades, a annoncé François Baroin). Les engagements pris par le Président de la République en termes de déficit public sont clairs : 6% du PIB en 2011, 4,6% en 2012 et 3% en 2013. Le ratio devrait être de l’ordre de 8% en 2010. Objectifs peu réalistes s’ils sont gagés sur les seules économies budgétaires. De nouveaux impôts sont dès lors prévisibles mais rien ne dit que leur rendement sera à la hauteur des espérances. Dans le document transmis par Bercy à Bruxelles, il est fait mention d’une hausse de 2 points des prélèvements obligatoires d’ici 2013, soit 46 milliards d’euros d’impôts supplémentaires mais les années pré-électorales et électorales sont rarement de grands crus pour le Trésor Public.
Une remontée spectaculaire des taux d’intérêt peut être un autre handicap pour les finances publiques. Sur le seul mois d’août, le taux de l’OAT TEC 10 a baissé de 3% à 2,50% soit une baisse de 17% du coût du refinancement. Sur le même mois, le taux des BTF a reculé de 0,04% (3 mois) et 0,11% (1 an). Cette tendance très favorable a de fortes chances de s’inverser à l’avenir si la BCE – où le poids du conseil des gouverneurs fortement inspiré par la Bundesbank est déterminant – décidait, au nom du concept controversé de « l’inflation sous jacente à moyen terme », de relever son taux directeur. Le retour d’une croissance soutenue en Allemagne peut y conduire. Comment aussi ne pas s’interroger sur l’attitude des « marchés » face au vent mauvais qui souffle sur la France depuis quelques semaines ? Un pays placé sous le feu croisé des critiques de l’Eglise, d’une commission de l’ONU et de la commission de Bruxelles dispose-t-il, y compris dans ses forces créatrices, de la sérénité pour être efficient ? L’Allemagne ne puise-t-elle pas sa force dans sa cohésion sociale ? La confiance est fragile et versatile : elle ne se lit pas seulement dans les courbes et les chiffres, le spread de crédit peut aussi se nicher dans la crainte d’une fuite à vau l’eau d’un pays.
La menace de Moody’s repose moins sur le niveau d’endettement public que sur la capacité des pays à faire face à la charge de la dette en cas de choc brutal de conjoncture. Ce qu’en termes de corporate finance, on appellerait la capacité d’autofinancement est, pour la finance publique, la part du budget consacrée arbitrairement au remboursement de la dette. En France avec une duration moyenne de 7 ans, le remboursement de cette dette représenterait – capital et intérêts – une charge annuelle de l’ordre de 250 milliards d’euros, soit l’équivalent de … l’ensemble des recettes de l’Etat ! Fort heureusement, le monde la Finance publique n’est pas celui de la Finance privée et le capital n’est pas remboursé : les créanciers savent se contenter du paiement des intérêts. En 2013, la charge des seuls intérêts deviendra le premier chapitre budgétaire avec 57 milliards d’euros, passant devant l’Education Nationale. Cette année-là, la dette publique pourrait représenter l’équivalent du PIB. Année post électorale de tous les dangers pour laquelle on ne peut que souhaiter un retour bienvenu de la croissance. Et bien du courage au Pouvoir issu de la Présidentielle !
En fait, au sein du quatuor de pays pointé du doigt par Moody’s, la France est la plus exposée. Nous souffrons – et continuerons longtemps à souffrir – de 2 faiblesses inconnues des autres nations : le haut niveau d’imposition et la rigidité des dépenses publiques. Avec 44% du PIB, le niveau d’imposition est en France de l’ordre de 10 points supérieur à celui de l’Allemagne et de 8 points supérieur à celui de la Grande Bretagne. Augmenter encore ce taux pour réduire le déficit est, à coup sûr, prendre le risque d’asphyxier le pays et de casser une reprise qui restera bien poussive si les entreprises ne prennent pas le relais par une politique hardie d’investissements. Or, en 2009, les entreprises n’ont utilisé leur capacité de production qu’à hauteur de 72,5%. En outre, malgré une baisse de 4% de la valeur ajoutée, le taux d’investissement des sociétés (non financières) s’est maintenu à son niveau antérieur soit, bon an, mal an, 20% de la valeur ajoutée. C’est dire s’il n’y a que peu de réserves du côté des investissements des entreprises. Quant à la rigidité de la dépense publique, ce vieux serpent de mer n’est que modestement écorné par les mesures de restrictions budgétaires, stabilisant pour 2011 les dépenses de l’Etat. Pour être accepté par les français, l’effort ne doit pas revêtir les accents de l’idéologie mais ceux plus churchilliens et mobilisateurs du sang et des larmes.
Alors sommes-nous dans l’impasse que nous prédisent certains oracles ? La clé est, certes entre les mains du pouvoir politique mais elle est aussi largement dans celles des agents économiques, ménages et entreprises. Modération chez les uns, ambition chez les autres, telle est la ligne de crête sur laquelle la France doit se tenir. Il n’en est pas d’autre. Le pays est-il prêt à accepter les sacrifices auquel il va être contraint ? Le tissu social peut-il résister à une telle cure d’austérité? De la réponse à ces questions dépend non seulement la notation financière d’un grand pays mais surtout le sens de la pente sur laquelle il va s’engager pour les prochaines décennies
Jean-Jacques GRETEAU
Gérant du cabinet financier COFINGEST (NIORT)